M. Musikos est prof au collège de La Villaufond, je vous laisse deviner quelle matière il enseigne ;-)

M. Musikos exerce son métier dans des conditions très difficiles pour lui, voire franchement hallucinantes. M. Musikos n'est pas certifié ou agrégé, il n'a pas passé de concours, il n'a pas le statut de fonctionnaire. M. Musikos est contractuel, c'est à dire qu'il a signé un contrat avec le rectorat pour une mission d'enseignement limitée dans le temps. Il peut ne pas être renouvelé, c'est à dire qu'il peut concrètement être viré. En fait, et c'est bien triste à dire, M. Musikos est un bouche-trou, une variable ajustable de l'Education Nationale. Pour le reste je ne me souviens pas précisément: il me semble que le salaire est moins bon que celui d'un professeur certifié, notamment parce qu'il n'est pas payé pendant les vacances scolaires. Mais ce n'est pas tout. M. Musikos habite Paris. Donc fort loin de notre coin perdu de montagne. Et il enseigne dans quatre collèges de la région, assez éloignés les uns des autres. Autant dire qu'il passe sa vie entre le TGV, les mauvais TER, et les chambres d'internat miteuses. Bref sa situation n'est pas enviable, c'est le moins que l'on puisse dire.

Mais le vrai problème avec M. Musikos c'est qu'il est un enseignant totalement incompétent.

Tout le monde sait à quelle vitesse se font les réputations dans les petits milieux renfermés, que ce soit dans un village, une cité ou au bureau. Dans un petit collège de 75 élèves les réputations se font encore plus vite. En décembre au début de mon remplacement il m'avait fallu moins de 24 heures pour connaitre sa réputation et savoir toutes les histoires réelles ou inventées qui courraient sur lui. En gros les élèves le détestent et tirent la tronche le mardi soir à l'idée de l'avoir en cours le lendemain, et les secrétaires et les surveillants ne peuvent pas le blairer suite à deux-trois prises de bec sur des sujets qui m'avaient alors semblé assez insignifiants. J'avais alors décidé de ne pas écouter les rumeurs. Je ne connaissais pas bien le personnage et surtout il ne vient au collège que le mercredi, jour où moi je n'ai pas cours. Alors bon...

Mais aujourd'hui j'ai du passer au collège pour remplir les bulletins du second trimestre. Et j'ai vu de mes yeux. Et entendu.

Il faut savoir qu'il n'y a que sept salles et un couloir dans mon collège. Toutes les salles ont de grandes vitres donnant sur le couloir, et la tradition veut qu'on fasse cours la porte ouverte (la tradition et, en ce qui me concerne, cette drôle d'odeur de cochon grillé qui émane régulièrement des radiateurs de ma salle). Donc tout s'entend et tout se voit.

Je n'ai jamais vu un enseignant qui ait un aussi mauvais contact avec les jeunes. Il les agresse perpétuellement. Verbalement bien sûr. Alors? Elle est où la note au tableau?!.... Mais tu sais ce que c'est qu'une note ou pas?!... Allez! Vos cahiers! Vite!... Toi! Commence la chanson! Dépèche-toi! Tout est dans le ton. Il crie sans arrêt, est sans cesse agressif, il les prend pour des chiens. Et il punit systématiquement. Deux élèves sont punis pour avoir vaguement bavardé. Un autre est exclu pour... je ne sais pas trop. Parce qu'en fait ces trois élèves n'avaient rien fait. J'en réponds, ça faisait une minute que je regardais son cours discrètement. J'étais en train de remplir mes bulletins à coté lorsque mon oreille fut agressée par une musique d'apocalypse. On aurait dit la chorale de South Park. Il était en train de tenter de leur faire jouer de la flûte. C'était inhumain.

Du coup ses cours ont lieu dans un état de nervosité et de tension inouïs, palpables à l'extérieur de la salle. Les élèves le détestent et ont donc envie de le bordéliser, mais en ont un peu peur (parce qu'il fait un peu peur c'est vrai) alors ça oscille entre bazar couvert par ses cris, et calme précaire saturé de tension nerveuse et saupoudré de chuchotements. Ça devient tout de même de plus en plus difficile pour lui, ce matin à 10h le surveillant de l'internat est resté à la porte de sa salle une demi-heure à dévisager les élèves pour qu'il puisse faire cours. Mais le problème c'est que les administratifs ne l'aiment pas et l'aident le moins possible. Ce matin la secrétaire était dans tous ses états: vous ne savez pas ce qu'il me sort le Musikos? "Ecoute j'ai pas encore eu le temps de rentrer les notes sur les bulletins donc de 11 à 12 je fais pas cours, tu surveilles les 4e, et moi je vais à l'ordi!..." Et il me plante là et s'en va! A 11h30 il avait fini les bulletins (pour les 4e ça a pris une minute, il a mis la note 17 et l'appréciation "Bien" aux 16 élèves....) et il est allé finir la dernière demi-heure de "cours" avec ces mêmes 4e. Et là ça a chaviré. Ça a été le bordel. Au bout de 10 minutes il revient en salle de profs et me dit ils m'ont énervé je leur mets zéro je change les moyennes (donc tous les élèves sont passés à 17+0=17.../2= 8,5 de moyenne!). A son retour en classe il est accueilli par des cris, des battements de pieds sur le sol et un po po-po po po po poooooo po! généralisé...

Alors bon...

J'avais déjà écrit un article traitant d'un collègue dont les cours se passaient particulièrement difficilement. Et j'avais aussi raconté mes propres difficultés rencontrées lors de mon remplacement dans l'infernal collège de Frizoule-la-Forêt. Mais là ça dépasse tout. Je crois que M. Musikos n'est tout simplement pas fait pour enseigner. Il possède surement toute la compétence nécessaire en matière musicale. Mais il n'a pas le caractère pour travailler avec des jeunes. Le métier d'enseignant est définitivement un métier difficile et surtout si spécial, si particulier. Même si en pratique il faut des années et des années d'expérience pour apprendre sur le tas à correctement enseigner, il faut tout de même également au départ un caractère et des qualités humaines bien spécifiques. Un bon contact avec les jeunes, et la capacité à intéresser, à faire apprendre ne sont pas les moindres. Et entendons-nous bien, je n'ai aucune leçon à donner à M. Musikos en la matière. En ce moment je serais d'ailleurs plutôt dans une période de doute par rapport à mes capacités à être un bon prof...mais ce n'est pas le sujet du jour. C'est juste que parfois l'erreur de casting saute aux yeux. Même aux yeux inexpérimentés d'un jeune TZR.

Seulement voilà - et je terminerai par là - l'Education Nationale a sa logique de recrutement: on supprime des postes aux concours de recrutement (où sont candidats des étudiants formés à la fac et passés par I'UFM) et on recrute chaque jour un peu plus des vacataires et des contractuels corvéables et sous-payés, et surtout (ce qui est grave pour les élèves) qui ne reçoivent aucune réelle formation pédagogique, qui ne sont jamais inspectés ou visités par des formateurs, et qu'on parachute du jour au lendemain dans les classes face à des publics de plus en plus difficiles[1]... C'est sûr que le contribuable économise des sous...

Notes

[1] Bien sûr je ne veux pas nier les compétences pédagogiques et scientifiques de très nombreux contractuels qui font un super boulot, et qu'on aimerait souvent pouvoir garder dans les bahuts quand arrive la fin de leur contrat. Cet article avait seulement pour but de montrer UN EXEMPLE de ce qui PEUT arriver avec ce mode de recrutement d'enseignants.